Derrière les discussions sur le pouvoir d’achat, le salaire social minimum, les prix de l’énergie ou les mesures sociales se cache une question bien plus fondamentale : qui représente encore réellement aujourd’hui les intérêts des salariés dans notre démocratie ?
Il fut un temps où la Chambre des Députés comptait de nombreux élus issus directement du monde du travail. Des ouvriers, des cheminots, des enseignants, des fonctionnaires, des employés ou des syndicalistes. Des femmes et des hommes qui savaient ce que signifie le travail posté, qui connaissaient la réalité du service public, qui savaient ce que représente le fait de devoir vivre de son salaire jusqu’à la fin du mois ou qui comprenaient concrètement les conséquences d’une réforme dans la vie quotidienne des familles.
Aujourd’hui, la situation est différente. À la Chambre, nous retrouvons de plus en plus de juristes, d’économistes, de consultants, de cadres ou de personnes qui ont effectué l’ensemble de leur parcours professionnel dans la politique ou autour de la politique. Bien entendu, ces compétences sont importantes et nécessaires. Mais lorsque celles et ceux qui prennent les décisions ont de moins en moins de contact direct avec la réalité vécue par les personnes sur le terrain, le fossé entre la politique et les citoyens ne cesse de se creuser.
Où est aujourd’hui le cheminot à la Chambre ? Où sont les artisans, les ouvriers communaux, les employés des entreprises, les infirmières ou encore les nombreuses personnes qui font fonctionner notre pays au quotidien ?
Cette absence n’est pas seulement symbolique. Elle a également un impact direct sur les priorités, sur les débats et parfois même sur la compréhension des difficultés auxquelles de nombreux salariés sont confrontés chaque jour.
À cela s’ajoute une autre réalité dont on parle trop peu. Aujourd’hui, la majorité des personnes qui vivent et travaillent au Luxembourg est composée de personnes qui ne peuvent pas participer aux élections législatives. Des milliers de salariés contribuent chaque jour, par leur travail, à la prospérité de notre pays, y paient leurs impôts et leurs cotisations sociales, mais ne disposent d’aucune voix directe lors des élections nationales.
Cela représente un défi pour notre démocratie. Car un grand nombre de la population active n’est pas représenté dans les processus de décision politique, le risque est grand de voir le fossé entre les réalités du terrain et les débats politiques s’agrandir davantage encore.
Dans ce contexte, la Chambre des Salariés revêt une importance particulière. Elle est l’une des rares institutions dans laquelle tous les salariés, indépendamment de leur nationalité, sont représentés démocratiquement. À ce titre, elle reflète souvent plus directement la réalité du monde du travail luxembourgeois que de nombreuses autres institutions politiques. Cela explique également pourquoi les syndicats et les représentants des salariés jouent un rôle aussi important dans notre société.
Le modèle luxembourgeois a cependant longtemps reposé sur la présence de responsables politiques issus du peuple et du terrain. Des personnalités comme Benny Berg, Johny Lahure, John Castegnaro, Roger Negri ou encore l’ancien président du Landesverband, Fons Hildgen, qui, grâce à leur expérience professionnelle et syndicale, entretenaient un lien direct avec le monde du travail. Des personnes comme Marcel Schlechter, membre de longue date du Landesverband, incarnaient également cette proximité avec le terrain et les préoccupations des travailleurs.
Ils n’étaient pas seulement des observateurs du terrain : ils en faisaient partie.
C’est précisément pour cette raison que les syndicats doivent prendre position sur des sujets que certains considèrent comme « politiques ». Non pas parce qu’ils souhaitent soutenir un parti ou participer à la concurrence politique, mais parce que les intérêts des salariés risqueraient autrement de ne plus être suffisamment entendus.
Et les problèmes vont bien au-delà. Prenons simplement la crise du logement. Pour de nombreux jeunes, familles et même salariés disposant d’un revenu correct, il est devenu presque impossible d’acheter un logement ou une maison au Luxembourg. Les loyers ont eux aussi atteint, ces dernières années, un niveau qui pousse un nombre croissant de personnes à leurs limites financières.
Nous en voyons les conséquences chaque jour : de plus en plus de personnes sont contraintes de quitter le Luxembourg ou de s’installer de l’autre côté de la frontière, non pas parce qu’elles le souhaitent nécessairement, mais parce qu’elles ne peuvent plus se permettre de se loger dans le pays. Beaucoup d’entre elles travaillent quotidiennement au Luxembourg, y paient leurs impôts et participent au succès économique du pays, mais ne peuvent plus vivre là où elles travaillent.
Ce n’est pas seulement une question sociale. C’est aussi une question de cohésion de notre société. Si les personnes qui font fonctionner notre pays chaque jour doivent vivre toujours plus loin parce que les prix sont devenus inabordables, il est légitime de se demander si les décisions politiques sont encore suffisamment ancrées dans la réalité des personnes concernées.
Lorsqu’il est question du pouvoir d’achat, des conditions de travail, du logement, des pensions ou encore de l’avenir du service public, il est indispensable d’entendre la voix de celles et ceux qui connaissent la réalité du terrain.
La Tripartite constitue à cet égard un bon exemple du modèle social luxembourgeois. Elle existe parce qu’il est reconnu qu’un gouvernement ne peut pas décider seul et que les représentants du monde du travail ont une place légitime autour de la table. Le dialogue social est, depuis des décennies, l’une des grandes forces de notre pays.
Les ouvriers, les employés, les fonctionnaires, les artisans, les infirmières et toutes les autres personnes qui créent chaque jour la richesse de notre pays devraient également pouvoir se retrouver dans notre Chambre des Députés.
C’est pourquoi il est légitime de poser la question : notre démocratie reflète-t-elle encore suffisamment la réalité sociale de notre pays ?
Si les femmes et les hommes du terrain disparaissent progressivement des institutions politiques, c’est aussi une partie essentielle de la réalité qui risque de disparaître des débats.
Les syndicats continueront à jouer leur rôle à l’avenir et à défendre les intérêts des salariés. C’est leur mission.
Mais dans une démocratie saine, cette responsabilité ne peut pas reposer uniquement sur les épaules des syndicats.
Car la meilleure politique sociale reste celle qui est construite avec les femmes et les hommes du terrain – et non simplement pour eux.
David Arlé
Vice-président
Syndicat Chemins de Fer FNCTTFEL/Landesverband

